Comment Kémi Séba a personnifié la contestation autour du Franc CFA

0
Le 19 août 2017, Stélio Gilles Robert Capo-Chichi alias Kémi Séba a brûlé un billet de 5000 Francs CFA en place publique à l’obélisque de Dakar afin de protester symboliquement contre les «forces exogènes» qui, d’après lui, «contrôlent la monnaie nationale». Peu de temps après, il fut arrêté et expulsé vers la France. Durant la phase judiciaire de l’affaire, le prévenu a bénéficié du soutien de plusieurs personnalités dont Alpha Blondy ou encore Thiat du collectif «Y en marre».
Aujourd’hui et depuis la France, Kémi Séba continue à mener un activisme panafricaniste ayant une résonance non négligeable au sein de la jeunesse subsaharienne. En allant au-delà de la polémique du billet brûlé, il est important de comprendre comment Kémi Séba a réussi à redéclencher un débat de fond sur la place du franc CFA dans l’économie sous-régionale. Il faut rappeler au préalable que cette controverse a été relancée par un collectif d’économistes en 2016 dans un ouvrage intitulé «Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA».
Au-delà de cet autodafé fiduciaire, Kémi Séba n’en est pas à son premier coup d’essai. En effet, il a réellement commencé à militer contre cette monnaie ombilicale au lendemain d’une déclaration du président sénégalais Macky Sall en décembre 2016 sur le parvis de l’Élysée arguant que:
«Si on arrive à nous prouver, sans considération politicienne, qu’il faut choisir une autre voie, nous serons assez autonomes et responsables pour l’emprunter. En attendant, le franc CFA est une bonne monnaie à garder».

Contestation sociale des années 2000

Choisissant le statu quo, le président sénégalais a ouvert la boîte de pandore de la contestation sébasienne anti-CFA, mais avec elle aussi, le flot de revendications mobilisatrices de la critique envers les «élites mondialisées», la souveraineté délaissée des pays africains au profit de l’extérieur et autres incantations dilatoires du postcolonialisme. Dans les faits, que représente Sémi Kéba? Environ 360.000 sympathisants sur Facebook, 20.000 followers sur Twitter ou des groupes de discussion Whatsapp. Oui, effectivement Kémi Séba possède une force de frappe importante sur les réseaux sociaux. D’un autre côté, comment est perçu son message au niveau de la société? D’aucuns le considèrent comme étant un «afroclown» (Hady Ba, 2017) importé venu trouver une nouvelle tribune pour véhiculer son message politique. D’autres à l’instar de Felwine Sarr dans le Monde Afrique pointent sa capacité à faire sortir du bois des thèmes fédérateurs tels que l’anti-impérialisme ou la lutte contre le mondialisme.
Il en ressort une forte propension à véhiculer des idées qui sensibilisent les jeunes africains. Par son influence, Kémi Séba incarne un nouveau mode de contestation sociale né au Sénégal au début des années 2000, le bul faalé. Ainsi, il est à la fois un phénomène social -véhiculant des valeurs communes –et culturel– reposant sur des vecteurs d’expression artistique (le rap ou la lutte sénégalaise). De plus, il se matérialise par une volonté affichée de changement (social et/ou politique) et une «culture citoyenne de la rue» en quête de reconnaissance.

Luttes intestines

Au fur et à mesure du temps, des mouvements tels que «Y en a marre» sont nés au début des années 2010 fondant leurs actions citoyennes sur l’utilisation des réseaux sociaux, l’organisation de débats ou sur des cours de techniques de mobilisation. Ce rôle de «sentinelle» citoyenne a été repris par Kémi Séba avec l’affaire du billet dont l’écho médiatique a servi au collectif «Y en a marre» pour faire entendre sa voix dissidente vis-à- vis du régime de Macky Sall.

«C’est un régime totalitaire, autoritaire (avec) aucune promesse tenue, on met tout le monde en prison. Il faut que cela s’arrête»,a-t-il affirmé.

Toutefois, Kémi Séba et des membres du mouvement «Y en a marre» n’avaient pas manqué, préalablement, de s’envoyer des invectives s’accusant mutuellement de bénéficier de financements provenant de l’extérieur. Au bout du compte, Kémi Séba a bénéficié d’une certaine liberté d’expression conférée par son extranéité grâce à laquelle il a pu accomplir un acte symbolique et de l’autre côté, un mouvement de veille citoyenne a tiré profit d’une occasion favorable pour véhiculer son message politique de manière opportune ou désintéressée.
                                            ****************
Par David Vigneron, Docteur en géographie à l’Université de Rouen

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *