Ethiopie : trois questions sur le regain de tensions au Tigré -

Ethiopie : trois questions sur le regain de tensions au Tigré

l’Est de l’Afrique, l’Ethiopie s’embrase sous le regard médusé de ses voisins. Le gouvernement fédéral a déclaré mardi l’état d’urgence dans l’ensemble du pays et ordonné aux habitants d’Addis Abeba de se préparer à défendre leurs quartiers, alimentant les craintes d’une poussée des rebelles tigréens vers la capitale. De son côté, la communauté internationale s’inquiète. Le conflit au Tigré est marqué par une « brutalité extrême », a dénoncé mercredi la Haute-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, s’inquiétant aussi de l’instauration de l’état d’urgence qui pourrait aggraver encore une situation humanitaire et des droits de l’homme déjà très grave.

  • Que signifie la mise en place de l’état d’urgence ?

Le gouvernement éthiopien a déclaré l’état d’urgence dans l’ensemble du pays. L’exécutif a demandé à la population de se préparer à combattre les rebelles tigréens notamment s’ils venaient à s’approcher de la capitale. Actuellement, les communications sont coupées dans une grande partie du nord de l’Ethiopie et l’accès des journalistes est restreint, rendant difficile toute vérification indépendante des positions sur le terrain. Selon le média d’Etat Fana Broadcasting Corporate, l’état d’urgence « vise à protéger les civils contre les atrocités commises par le groupe terroriste TPLF (Front de libération du peuple du Tigré) dans plusieurs régions du pays ». Les restrictions envisagées incluent un couvre-feu, la fermeture des routes et la fouille de « toute personne soupçonnée de collaborer avec des groupes terroristes », a précisé Fana BC.

Les autorités se permettront d’enrôler « tout citoyen en âge de combattre et possédant une arme » ou de suspendre tout média soupçonné d’apporter « un soutien moral direct ou indirect » au TPLF, a ajouté le média. Les législateurs doivent approuver cette mesure dans les 24 heures. Le Premier ministre Abiy Ahmed a exhorté mardi soir sur Twitter les citoyens à « assumer leur rôle et à coopérer avec les forces de l’ordre ». « C’est une période éprouvante où tous ces problèmes se sont empilés simultanément. Jusqu’à ce qu’ils soient derrière nous, chacun va devoir les affronter », a-t-il ajouté. Plus tôt dans la journée, les autorités d’Addis Abeba ont demandé aux cinq millions d’habitants de la capitale de faire enregistrer leurs armes à feu dans les deux jours et de se préparer à défendre la ville.

  • Débuté en novembre 2020, comment progresse le conflit ?

Débuté en novembre 2020, le conflit au Tigré connaît un spectaculaire revirement ces derniers mois. Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019, avait proclamé la victoire le 28 novembre, après avoir envoyé l’armée dans la région pour destituer les autorités locales dissidentes issues du TPLF, qu’il accusait d’avoir attaqué des bases militaires fédérales. Mais en juin dernier, les combattants pro-TPLF ont repris l’essentiel de la région, forçant les troupes gouvernementales à se retirer largement. Ils ont ensuite poursuivi leur offensive dans les régions voisines de l’Amhara et de l’Afar.

Un groupe rebelle de l’ethnie oromo, allié aux Tigréens du TPLF qui combattent des forces progouvernementales dans le nord de l’Ethiopie, a déclaré mercredi que la prise de la capitale Addis Abeba est « une question de mois, si ce n’est de semaines ». Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) a annoncé samedi la prise de Dessie et dimanche celle de Kombolcha, deux villes de la région de l’Amhara, voisine du Tigré, situées à un carrefour routier à 400 kilomètres au nord de la capitale.

Le gouvernement a nié avoir perdu le contrôle de ces villes. Cependant, si cela se confirmait, leur prise par les rebelles marquerait une nouvelle étape majeure dans le conflit qui les oppose depuis un an aux troupes progouvernementales. Dans le même temps, l’Armée de libération oromo (OLA), qui a fait alliance en août avec le TPLF, a annoncé être entrée dans plusieurs localités au sud de Kombolcha, dont Kemissie, à 320 km d’Addis Abeba. Abiy Ahmed a accusé mercredi l’alliance rebelle de transformer l’Ethiopie en Libye ou en Syrie. « Ils veulent détruire un pays, pas le construire », a-t-il affirmé, appelant la population à l’unité.

Mardi soir, le chef de l’ONU Antonio Guterres a réitéré son appel à « une cessation immédiate des hostilités et un accès humanitaire sans entrave afin de fournir une aide vitale urgente », selon son porte-parole, plaidant pour un dialogue national « inclusif ». Le patron de la diplomatie européenne Josep Borrell s’est « alarmé » de la déclaration d’état d’urgence, affirmant que cela « ne fera qu’entraîner le pays et ses citoyens plus loin dans la guerre civile et la désintégration ». L’émissaire américain pour la Corne de l’Afrique, Jeffrey Feltman, avait affirmé plus tôt que Washington s’opposait « à tout mouvement du TPLF vers Addis ou toute action visant à assiéger Addis ».

L’ambassade des Etats-Unis a diffusé un message conseillant à ses ressortissants de ne pas se rendre en Ethiopie et à « ceux qui sont actuellement en Ethiopie de se préparer à quitter le pays ». Les Etats-Unis ont également annoncé qu’ils privaient le pays en guerre d’importants avantages commerciaux accordés dans le cadre de l’AGOA (Loi sur le développement et les opportunités africaines, ndlr), en raison de violations des droits humains dans le conflit. L’Ethiopie s’est dite extrêmement déçue par cette décision qu’elle souhaitait voir « annulée ». Les douze mois de conflit ont été marqués par de nombreux récits d’exactions (massacres, viols…), notamment sur les civils et ont plongé le nord de l’Ethiopie dans une grave crise humanitaire, avec plusieurs centaines de milliers de personnes vivant dans des conditions proches de la famine, selon l’ONU.

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