Spécial Laser : Les pépites de vérité et les fragments de mensonge (Par Babacar Justin Ndiaye)

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« L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré : elle justifie ce que l’on veut. Sauf sur les dates et les faits bruts, le consensus n’y fleurit guère », professe une tête froide qui s’appelle Claude Imbert. Cette perception de l’Histoire, notamment évènementielle, offre une grille de lecture aux révélations inattendues ou prématurées de Maitre Ousmane Ngom, sur les heures décisives et consécutives à la défaite du Président Abdoulaye Wade, en mars 2012. Des déclarations politiquement intrigantes mais historiquement intéressantes à passer au crible. Evidemment, dans une conjoncture que le pétrole rend, chaque jour, plus inflammable, la sortie de l’ex-ministre de l’Intérieur et nouvel allié ressemble à un gros extincteur manipulé par des mains expertes.

Débarrassées des desseins obscurs et délestées des calculs sous-jacents, les affirmations de Me Ngom – premier policier et suprême organisateur des élections jusqu’à la chute du Président Wade – sont très éloignées des balivernes d’un conteur. En effet, il y a des pépites de vérité dans le récit ; tout comme apparaissent des fragments de contre-vérité ou des flots de non-dits dans les versions servies par une liste d’acteurs et de témoins de premier plan : Samuel Sarr, Madické Niang, Souleymane Ndéné Ndiaye, Mamour Cissé, Sérigne Mbacké Ndiaye etc. Justement, ces narrations nuancées, décalées et opposées sont la caractéristique dominante de l’Histoire brûlante. Celle que le temps court n’a pas encore refroidie, faute de recul suffisant. Comme on le voit, le consensus ne fleurit que sur les dates (25 mars 2012) et sur les lieux (le Palais présidentiel). Sur tout le reste, bonjour les trous de mémoire voire les béances de manigance.

Les bribes de pré-mémoires de Maitre Ousmane Ngom accrochent particulièrement mon attention. Moi qui dis, à l’époque, sur Walf TV, que « Wade ne bougera pas ». Ce qui me valut – après le coup de fil du Président vaincu au candidat vainqueur – un tombereau d’injures, de calomnies et de moqueries que j’ai encaissées avec d’autant plus de stoïcisme que les dessous de cartes ne me donnaient pas totalement tort. Aujourd’hui, Ousmane Ngom apporte de l’eau – certes un peu usée et assez colorée en marron-beige – à mon moulin. J’ajoute que Me Ngom, en dépit de son parcours en zigzag (aller et retour à Canossa) et au vu de ses responsabilités sensibles et stratégiques (alternativement l’Intérieur et les Mines) est, avec Idrissa Seck, l’homme qui connait Abdoulaye Wade, jusque dans les plis et les replis de son âme. Donc sa voix est autorisée sur ce chapitre de notre Histoire récente. Mais, attention : une voix autorisée peut être…modulée. Voire biaisée.

En tout état de cause, les manuels d’Histoire enseigneront à nos petits enfants que Maitre Abdoulaye Wade n’a pas été inférieur à ces prédécesseurs que sont Abdou Diouf et Léopold Sédar Senghor. En revanche, les sources bien informées et les faits lourds de sens accréditent fort bien que tout n’a pas baigné dans l’huile ni marché comme sur des roulettes. Du reste, ce sont là deux euphémismes. Dans cet ordre d’idées, rappelons que l’ambassadeur de France d’alors, Nicolas Beau, a dit, en substance, dans un journal de la place – avant Ousmane Ngom et avant de quitter définitivement le Sénégal – que le Président Wade avait sollicité son avis dans un contexte où lui (le diplomate) flairait quelques velléités de refus. Il s’y ajoute que tous ceux qui rectifient ou polémiquent avec Ousmane Ngom, indiquent, donc confirment que deux ou trois Généraux ont rendu visite au chef de l’Etat, après la clôture du vote. Un phénomène significatif ; puisque pareille démarche ne s’est produite que deux fois dans l’Histoire du Sénégal indépendant. En décembre 1962 (au paroxysme de la crise au sommet de l’Etat) un groupe d’officiers rencontra, en pleine nuit, le Président Senghor habillé en pyjama et muni de la Constitution. Scène surréaliste mais révélatrice d’un bégaiement dangereux de l’Histoire du Sénégal. La seconde fois, c’est cette visite des Généraux au Palais, à l’issue d’un scrutin. Ils n’y étaient pas pour souhaiter bon anniversaire à Abdoulaye Wade.

Les convictions démocratiques de Me Wade ne sont pas en cause. Même si Ousmane Ngom (encore lui) a dit, dans un passé peu lointain, que le fondateur du Pds « parle comme un démocrate mais agit comme un tyran », les observateurs, eux, ont constaté l’âpreté, la patience et la témérité au moyen desquelles Abdoulaye Wade a taillé en pièces l’hégémonie du Ps sur le pays, avant de l’expédier démocratiquement dans l’opposition. Le point d’achoppement momentané dans l’alternance Wade-Macky de mars 2012, est double : psychologique et politique. En effet, Wade cloisonné au Palais et mentalement chloroformé par un pan de son entourage, n’entrevoyait point sa défaite. D’ailleurs, il assimilait les manifestations anti-3ème mandat à une grosse trouille de l’opposition, face à lui. Ce que lui serinaient continuellement les courtisans. Secondement, une lecture politique formellement valable (admirez l’adverbe : « formellement ») excluait Macky Sall, comme vainqueur de la présidentielle de 2012. Créer l’APR en 2008 et accéder au pouvoir en 2012 (trois ans d’opposition, au demeurant assez molle) dans un continent africain où la longue et trentenaire marche ouvre aléatoirement les portes des Palais, est un cas de figure invraisemblable puis une hypothèse assommante pour Me Abdoulaye Wade, arrivé totalement exténué, au pouvoir. Le Pape du Sopi n’a-t-il pas dit devant le marabout Adoul Aziz Sy Junior : « Je ne comprends toujours pas, comment le gamin (Macky Sall) a pu me terrasser ? ». Enfin, Abdoulaye Wade couvait ses infrastructures fabuleuses et inachevées – singulièrement l’Aéroport Blaise Diagne – comme une poule protège ses fragiles poussins.

En définitive, l’arithmétique limpide et l’actualité ivoirienne avaient pesé sur la balance des réticences qui avaient visiblement préludé à un refus du verdict, sans heureusement y déboucher. D’une part, les chiffres avaient clairement consacré la victoire de l’un et la défaite de l’autre : 65%. Si les résultats avaient été tangents, ils auraient fait le lit large de toutes les contestations de bonne comme de mauvaise foi, avec leur somme de secousses fatales à la stabilité du Sénégal. D’autre part, le moyen expéditif par lequel le syndrome Gbagbo fut tué dans l’œuf par la communauté internationale, avec l’appui des blindés français de l’opération Licorne, a considérablement et rapidement illuminé et les esprits et éclairé les lendemains post-scrutin.

Les causeries un peu poussées de Me Ousmane Ngom contrastent avec les témoignages parcimonieusement livrés par le Général Lamine Cissé (artisan de l’alternance de mars 2000) dans son ouvrage intitulé « Un soldat au service de la démocratie ». Et pourtant, tout ne fut pas net à l’époque. Certes, le Président Diouf ne reçut aucune délégation de Généraux, mais un Général – et pas des moindres – participa à des conciliabules nocturnes avec des fers de lance du Parti socialiste, parmi lesquels figurait feu Babacar Ndiaye Cosapad (aux côtés d’autres dont je tais le nombre et les noms) dans un endroit professionnellement et géographiquement éloigné de l’Etat-major des armées. Directeur de la Sécurité publique, en 1987 (période de radiation des policiers) puis ministre de l’Intérieur, dix ans plus tard, le Général Cissé n’est certainement pas moins informé que Maitre Ousmane Ngom. Mais, il est assurément moins politique et prolixe.

Bref, en scrutant froidement les deux alternances démocratiques de 2000 et de 2012, les analystes inventorient des motifs de satisfaction objective et d’autoglorification mesurée. Non sans recenser des éléments constitutifs d’un impérieux devoir de vigilance. Car, en effet, deux changements peu ou prou impeccables à la tête de l’Etat ne mettent pas à l’abri d’une sortie de route. Tant les soifs de mandats sont de plus en plus envoûtantes. Le Sénégal est dans le peloton d’avant-garde aux côtés du Cap-Vert, de l’Ile Maurice et du Botswana. Vivement qu’il y reste, sans reculer d’un millimètre, en 2019 !

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