PORTRAIT : Ousmane Sonko, un destin sénégalais à la croisée des chemins

Quand la presse internationale s’intéresse de près à la tournée de Ousmane Sonko. Le prestigieux journal “AfrikaStrategies” vous dresse le portrait du leader de Pastef en préparation de sa tournée Européenne

A 44 ans, le député  a tout pour être différent. Un parcours scolaire et universitaire entièrement sénégalais et un goût tardif pour la politique. Porté par le Pastef dont il est devenu le leader naturel, la tournée internationale qu’il a entamée en ce mois de novembre est avant tout une rencontre entre une diaspora fiévreuse et son destin. Souverainiste, antisystème et anti-impérialiste, cet énarque fin et pointilleux est la jonction charnière entre une classe politique mise en débandade par Macky Sall  et un appel d’air venu de la jeunesse. Une sorte de macronnie tropicale.  Decryptage !

Prudent et introverti, l’air d’une fausse timidité, l’ancien inspecteur des Impôts débarque en Amérique du Nord. Les Etats-unis et le Canada comme peu sensible, à l’instar des jeunesses africaines, aux fastidieuses rengaines européennes. L’heure du pragmatisme a sonné pour celui qui a été révélé aux Sénégalais par sa maitrise des questions économiques et le pragmatisme anglo-saxon qui caractérise ses actions dans tout le pays, aussi bien dans l’humanitaire que dans la promotion de la citoyenneté. Il ralliera Dakar où la campagne promet d’être rude après un détour en Europe. Suisse, Espagne, Italie, Belgique et surtout, la France, comme un avertissement au monde avant le dernier ring dont le premier tour est prévu pour le 24 février.

Intransigeant

Sa radiation de la fonction publique aurait pu calmer ses ardeurs, loin s’en faut, elle les ravive de plus belle. Il l’a d’ailleurs vécu comme une sorte de libération d’autant que depuis, avec son cabinet à Dakar, il s’en sort mieux. Et pour tout couronnement, son élection en 2017 comme député. Ses attaques répétées aux contrats pétroliers, souvent bourrés de retro-commissions et d’incohérences l’ont relancé comme la porte-voix d’une société civile progressivement bâillonnée par le pouvoir. Indexant ouvertement Aliou Sall, maire de Guédiawaye (banlieue de Dakaroise) et frère du chef de l’Etat, il franchit le rubicond de l’audace.«Les contrats signés par l’État sont tous défavorables aux Sénégalais » insitait déjà le leader de Pastef. Il  était ainsi l’une des premières personnes à dénoncer l’opacité des contrats pétroliers signé par l’Etat du Sénégal sous le régime de Macky Sall. Ces déclarations fracassantes  vont secouer le pouvoir de Macky Sall et sa famille. Il s’est naturellement attiré la foudre du régime. Traqué et harcelé, Ousmane Sonko sera dans la foulée radié de la fonction publique par un décret présidentiel sous prétexte d’ « indiscrétion professionnelle ». Une sanction qu’il perçoit comme « un signe pour ne plus jamais lâcher ».  Le jeune parlementaire fait des contributions remarquables au sein de l’hémicycle. L’un des rares hommes politiques à estimer sous les tropiques que « les députés ont trop d’avantages », il cède l’intégralité de ses indemnités entre des femmes qui travaillent dans la transformation de produits en Casamance et le Pastef. Une leçon de jeunesse que peu d’autres élus suivront.

Macronisant

On peut ainsi décrire l’événement Sonko. Inattendu et déjà là. Il y a encore quelques années, ni lui, ni personne n’aurait pensé à l’irruption d’un homme nouveau, dans un pays resté berceau de la démocratie en Afrique. La comparaison avec Emmanuel Macron a quelque chose à la fois d’impromptu et d’évident. Il profite, à peu près au même âge que l’ancien ministre français de l’économie devenu président, d’un vide provoqué par des conjonctures similaires. D’abord, tout comme en France, un vent de justice balaie quelques potentiels challengers à Macky Sall. Comme ce printemps de mauvais augure qui a emporté le rêve élyséen d’un certain François Fillon. Sauf qu’ici, la justice souffre de la spontanéité et est manipulée, du derrière les rideaux par le président sortant pour éliminer l’un après l’autre, l’ancien maire de Dakar Khalifa Sall et avant lui, le favori, Karim Wade. Le premier croupit dans les geôles à Dakar, le second est loin, en exile forcé dans le Golfe au Qatar. Ensuite, il bénéficie d’un contexte de lassitude générale, engendrée par les dérives et excès du monde politique qui n’attirait plus les jeunes. Cette désagrégation est aggravée par des querelles internes qui prennent le dessus de l’essentiel et l’inéquité entretenue par Macky Sall qui élimine l’un après l’autres les potentiels rivaux pour se faire un boulevard pour un second mandat. Enfin, un centrisme qui ne l’empêche pas d’être patriotique et de pouvoir, tout en entretenant des liens de confiance avec le monde des finances,  rester attaché aux valeurs sociales et solidaires, fondement de la culture africaine. Exactement comme Macron, même si Sonko évite habillement la comparaison. Mais il aura rarement candidat aussi « macronisant ».

Stratégie

Il vise avant tout le peuple. Pendant sa tournée, il évite des rencontres institutionnelles. Quai d’Orsay, Elysée, Congrès américain, Union européenne, il n’en conteste point l’utilité mais préfère faire face à la diaspora. Il veut mobiliser le peuple où qu’il soit, puis tisser dans le secret qui le caractérise les soutiens. Abdoulaye Wade lui voue une admiration qu’il ne cache plus. Mais Sonko aurait décliné son invitation à Doha pour aller à la rencontre de la diaspora. Mais il sait que l’ancien président a une voix qui compte d’autant qu’en votant pour le candidat du Pastef, les Sénégalais prennent une revanche sur la chasse à l’homme dont est victime Karim Wade. N’ignorant pas l’importance de l’argent dans une campagne électorale, Ousmasne Sonko veut adopter la stratégie du financement populaire et participatif. Des diners de gala, des collectes publiques de fonds, du mécénat de groupe car pour lui, « plus nombreux sont les donateurs, incomptables seront les votants« . Mais il entend aussi rester prudent et ne révéler ses plus grands soutiens qu’en début d’année, une manière de protéger des proches du pouvoir qui le rallieraient. Sa force, travailler avec des gens simples, ces jeunes, parfois sans expériences qui sont animés par une envie de changer les choses, là encore, exactement comme un certain… Macron, il y a un peu plus d’un an. Sonko aura tout de même compris que ce sont les hommes qui font le chef; écouter et rencontrer des Sénégalais de partout est devenu sa nouvelle passion. Et déjà, il croit à un second tour qui l’opposerait à Sall.

« Solutions »

Publié en septembre dernier, « Solutions » porte jalousement sa marque de pluriel. Un ensemble de remèdes cohérents qui font suite à un diagnostic plutôt juste et prudent. C’est la marque de fabrique de Sonko.  Il y remet en cause les contrats pétroliers pour faire de l’or noir « une force pour le Sénégal« . Il promet, en renégociant les contrats d’apporter plus de 600 milliards à l’Etat.  Sonko veut équilibrer le rapport de force institutionnel pour que le président de la République ne soit plus maître absolu du destin du pays. «Il faut que l’on diminue les pouvoirs du président de la République. Il faut des contre-pouvoirs solides» s’époumone-t-il à chanter. Celui qui fait sa première expérience parlementaire pense à l’Assemblée nationale comme « un contre-pouvoir populaire et idoine« . L’une de ses premières décisions, mettre fin aux caisses noires ou fonds politiques qui selon lui, animent « la clientèle« . Les 8 milliards réservés au chef de l’Etat pour faire de la politique politicienne, il les trouve exorbitants et n’accepte même pas l’idée « d’un tel gaspillage« . Normal pour un énarque qui aura fait de la transparence un combat personnel pendant toute sa carrière.«C’est insensé de donner 8 milliards à une personne pour ses dépenses politiques » décrie Sonko. Il ouvrira une guerre au francs CFA. En effet, si le discours de Sonko séduit c’est aussi parce que  la  problématique du francs CFA est au cœur de son programme de gouvernement. Une obsession réaffirmée dans «Solutions». «Chaque année, nous perdons plus de 25 mille milliards. Il faut que l’on sorte du Fcfa pour gérer nous-mêmes notre monnaie et notre économie » analyse l’ancien inspecteur des impôts.

Dans un pays où très peu d’élections ont été gagnées au premier tour depuis l’indépendance et alors que le président sortant a réussi à retourner l’opinion contre lui, Ousmane Sonko a son rôle a jouer. Il pourrait même, à en croire certains sondages, se faire élire au second tour. Mais on est encore, bien loin de là. Faudrait-il déjà qu’il rassemble davantage autour de lui, et surtout, qu’il maintienne jusqu’au bout, cette image « nette » que son parcours sans casseroles lui colle. A plus de trois mois du premier tour, rien n’est gagné pour aucun candidat.

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