Comment le Digital a bouleversé l’Afrique !

Alors que l’Afrique apparaissait jusqu’à l’avènement du numérique comme une utilisatrice disciplinée d’inventions de toutes sortes, elle semble désormais partie d’un autre pied depuis qu’elle a surpris le monde avec ce qu’il est convenu d’appeler, sur ma modeste proposition, l’«  innovation organique  ». L’expression comprend plusieurs réalités. À la fois spontanée, imprévue, imprévisible, véloce par sa nature numérique, l’innovation organique a cette caractéristique essentielle de venir du terrain et des populations. C’est une innovation qui émerge pour apporter des solutions aux problèmes posés dans des environnements où les services publics essentiels manquent souvent aux populations.

M-Pesa, l’appli qui a tout changé

Après un demi-siècle d’indépendance, force est de constater que c’est le cas de nombreux pays africains. La nouveauté vient du fait que la force des contraintes devient un levier pour les innovations les plus disruptives. C’est ce qui est arrivé au Kenya autour d’une application lancée en 2007. Nom de code : M-Pesa. «  M  » pour mobile, «  Pesa  » pour argent en swahili, une des deux langues officielles du pays. Aujourd’hui, M-Pesa est l’application de transfert d’argent par téléphone la plus populaire dans le monde. Et elle est africaine. Comment ça marche  ? Par le biais de SMS, M-Pesa exécute chaque jour au Kenya davantage de microtransactions que le géant international des transferts de fonds Western Union dans le monde entier. Le paradoxe est spectaculaire lorsqu’on sait que la population kényane est longtemps restée massivement «  non-bancarisée  ». Jusqu’à cette invention, la totalité des échanges reposait sur l’argent liquide, avec tous les risques inhérents de vol, d’agression et de racket.

 

Quand le numérique réécrit le présent

Le numérique va bouleverser ce statu quo inégalitaire. Dès la fin des années 1990, les premiers Kényans à posséder un téléphone portable s’en servent spontanément pour pulvériser le plafond de verre imposé par les banques, préfigurant les débuts de l’industrie du mobile banking bien avant la création formelle de M-Pesa. De 1999 à 2002, le nombre de Kényans possédant un téléphone portable explose et passe de 24 000 individus à plus d’un million. Ils utilisent leur terminal d’abord pour communiquer, par la voix ou par SMS. Mais, rapidement, des dizaines de milliers d’entre eux détournent les usages de leur téléphone, de manière intuitive, pour s’émanciper financièrement. Ils expérimentent les premiers transferts, non pas d’argent – la technologie de transfert d’argent par SMS n’est pas encore inventée –, mais de temps de communication. Il s’agit d’Airtime, des recharges prépayées que les opérateurs vendent à leurs abonnés mobiles. C’est ainsi que, dans les petits villages (la population kényane vit à 80  % dans les campagnes), on transfère ce crédit d’appel par SMS vers un destinataire pour rembourser des dettes ou pour le troquer contre des semences. Au lieu d’être consommés, les crédits de télécommunication circulent de téléphone en téléphone d’un bout à l’autre du pays, parfois plusieurs fois dans la même heure. L’Airtime devient une monnaie alternative qui se substitue de fait au shilling kényan. Les Kényans découvrent alors qu’un portable à 10 dollars peut faire office de banque  ! Ces transferts entre particuliers prennent vite de l’ampleur. L’opérateur privé kényan Safaricom s’inspirera de ces usages et créera l’application mobile M-Pesa pour transférer de l’argent numérique. Dix ans plus tard, en 2017, l’équivalent de 43  % du PIB kényan transite par M-Pesa, fruit de l’ingéniosité populaire alliée au pouvoir du numérique, et ce pour transformer le quotidien. Voilà pour l’application économique. Qu’en est-il de l’administratif et du politique  ?

 

Le phénomène fait tache d’huile : le Rwanda s’en empare

Concrètement, le cadre administratif commence à s’inspirer de l’innovation venue du terrain pour multiplier l’impact des politiques publiques. Grâce, là encore, au téléphone, qui permet de créer de nouveaux services publics inclusifs, connectés et décentralisés. Les villageois vivant loin de toute administration peuvent bénéficier de services publics efficaces, plus proches des citoyens. Avantage collatéral : une mise à mal de la corruption.

L’un des exemples les plus patents est le Rwanda où l’administration publique se réinvente en organisant sa propre disruption numérique. Les services administratifs de l’État se sont numérisés, et les files d’attente ont été remplacées par le SMS grâce à une application créée par l’État, Irembo. Ce service d’e-gouvernement, plébiscité par les citoyens rwandais, est expérimenté depuis 2015 avec, à la clé, une augmentation vertigineuse du nombre d’usagers, plus de 150 000 au bout de quelques mois. La volonté d’innovation du Rwanda s’illustre aussi dans la lutte contre la mortalité infantile et maternelle. En 2009, le ministère de la Santé du pays a conçu une application mobile baptisée RapidSMS pour faire chuter le taux de mortalité, en particulier dans les villages les plus isolés. De 2009 à 2017, le ministère de la Santé a formé 45 000 agents communautaires répartis dans 12 000 villages. Leur rôle : faire remonter du terrain par SMS les signes avant-coureurs d’une grossesse à risque. Chaque signalement est transmis au service d’urgences de l’hôpital le plus proche. Résultat : d’après l’Unicef, présente sur le terrain, RapidSMS a permis de sauver 500 000 vies entre 2009 et 2015, et a fait tomber le taux de mortalité infantile de 47 pour 1 000 en 2009 à 31 pour 1 000 en 2015.

 

Le numérique dans le monde agricole

D’autres pays s’organisent pour colmater, grâce au numérique, les effets négatifs de leurs handicaps structurels. Ainsi au Ghana, où entre 70 et 80  % des terres agricoles ne disposent d’aucun titre juridique légal. Cela a conduit les municipalités à utiliser les technologies peer-to-peer de type blockchain pour rationaliser leurs politiques foncières et d’aménagement du territoire. Idem en Éthiopie, immense pays agricole dont les terres voient leurs rendements décroître d’année en année. Pour endiguer le phénomène, le ministère de l’Agriculture s’est mué en data scientist. Il a lancé en 2012 le projet Ethiopian Soil Information System (EthioSIS) pour cartographier la fertilité des sols grâce à un satellite et recommander pour chaque région les engrais les mieux adaptés.

 

En plus des informations captées de l’espace, l’État va analyser une multitude d’échantillons de terre prélevés dans les champs de manière collaborative, agile et numérique. Le sol de chacun des 18 000 districts ruraux du pays, appelés qebelés, est analysé grâce à la participation des fermiers sur le terrain, qui remettent aux agents d’EthioSIS un échantillon de leurs parcelles. On invente alors de nouvelles variétés d’engrais selon les besoins nutritifs spécifiques des qebelé. Un numéro vert est ensuite mis en place pour conseiller les agriculteurs. Victime de son succès, le service a été saturé dès la première année, avec plus de 7 millions d’appels et de SMS reçus, mais les résultats n’ont pas tardé à se voir. La production de blé s’est redressée spectaculairement, passant de 1 tonne à 3 tonnes par hectare dans les qebelé. Le destin de l’agriculture africaine peut changer grâce à cette «  data verte  » qui apparaît comme un nouvel engrais à même de favoriser une agriculture connectée. Contre les insuffisances administratives, sanitaires et agricoles, les choses se passent comme si, grâce au numérique, l’Afrique entrait dans une nouvelle ère.

* Entrepreneur, auteur et consultant, Samir Abdelkrim est l’expert francophone de l’innovation africaine. Entre 2013 et 2018, il a sillonné l’Afrique des start-up.
Une expérience de terrain dont il a tiré un livre, «  Startup Lions  », préfacé par Xavier Niel et Tidjane Dème.

lepointafrique

 

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