LAMINE DIACK : La gloire imparfaite

Tout lui a presque réussi. Il a eu de la gloire puis tous les honneurs nationaux et internationaux. Mais à 86 ans, à l’heure d’aller à la retraire, sous les vivats, Lamine Diack, ancien président de l’Iaaf est accusé de corruption. Pieux, généreux, dit-on, Diack est peint aussi en homme qui a un sens élevé de la famille. Cette famille qui est peut-être aussi son talon d’Achille.

Lamine Diack ! Jusqu’en novembre 2015, ce nom était lié à l’honneur, à la gloire, au respect d’un homme à qui presque tout a réussi. Un homme qui a la baraka. Il a longtemps fait la une de la presse nationale et internationale, lui qui est né sous une belle étoile. Mais depuis 5 ans, Lamine Diack occupe encore le devant de la scène. Sauf que pour cette fois-ci, il s’agit d’une affaire qui a fini de projeter une ombre dans une carrière presque parfaite. L’ancien président de L’IAAF, ayant quitté de lui-même son poste, est accusé d’avoir trempé dans une affaire de corruption et de blanchiment d’argent.
D’après les médias occidentaux, lui et ses deux fils Khalil et Pape Massata, ainsi que d’autres responsables, ont reçu de l’argent d’athlètes russes, coupables du délit de dopage. Depuis lors, les réactions de solidarité ne manquent pas, allant jusqu’à la mise en place d’un collectif de soutien. Sa famille ainsi que ses proches collaborateurs avancent la thèse de la cabale qui vise à salir sa peau pour essentiellement deux raisons : lui faire payer son audace d’avoir organisé des compétitions dans certains pays comme la Chine, la Russie, contre le gré des Occidentaux.
D’autres par contre ont toujours prôné la prudence comme le recommande le journaliste Jean Meïssa Diop. Une posture apparemment adoptée par l’Etat du Sénégal très discret sur cette question depuis son éclatement. “Le président de la République Macky Sall, en personne, a suivi le dossier de Monsieur Lamine Diack depuis son interpellation par la police”, disait vaguement l’ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal.
Il y a en même qui se montrent très prudents quant à son innocence. Parce qu’ils croient avoir trouvé dans le passé de l’homme et de celui de son fils une raison de les inculper. Le premier sur son passage à la mairie de Dakar. Et le second sur l’argent du Mondial 2002.
Vieux fringant de 86 ans, Diack a vu le jour le 7 juin 1933, à Rebeuss, précisément à la rue Mangin, angle Ambroise Mendy. Le jeune Lamine grandit dans ce quartier étiqueté coin des bandits. La maison familiale fait d’ailleurs presque face au mur de la prison. Il fallait donc une éducation sans faille, mener un combat acharné contre la rue pour ne pas le voir gagner la bande des voyous. “Dans sa famille, il n’y a que l’éducation. Lamine était toujours entre l’école, chez lui et le sport. Maguette Diack son grand frère nous a tous éduqués comme un père”, se souvient un ami d’enfance, Mady Kouyaté, affectueusement appelé Koya (décédé en août 2016).
Bien avant Edgard Dévids
Au milieu du tumulte de ce quartier populaire, le bambin grandit en toute tranquillité. Mais il n’a jamais été turbulent et ne participait pas à certaines opérations de jeunes. “Lamine a toujours été avec nous, mais il n’a jamais été comme nous”, témoigne Koya. Le concerné lui-même confirme : “Je dirais que je n’ai pas eu de jeunesse. Si jeunesse s’entend par sorties nocturnes, bals, cinéma” (Mémoire Corrective) de Pape Samba Kane, tome 1).
En fait, ayant chopé très tôt le virus comme pratiquement tout jeune de sa génération, Diack a donné toute sa jeunesse au sport. Il a pratiqué presque toutes les disciplines : basket, volley, tennis de table. Sans compter l’athlétisme et son grand amour : le football. Il intègre le Foyer France-Sénégal dans la décennie 1950-1960.
Bien avant le joueur néerlandais Edgard Dévids, Diack a porté des lunettes au cours d’un match. Un objet insolite sur un terrain de foot que lui imposait sa myopie, pour reprendre l’expression de Pape Samba Kane. Un instrument dont il ne se départira presque jamais, toujours bien ajusté sur son nez plat.
Mais ses lunettes ne devaient pas l’empêcher de bien voir le ballon rond, du moins si l’on en croit son ami Koya. “Il était l’un des meilleurs milieux terrain de sa génération”, affirme ce dernier qui était à la même époque attaquant au Foyer France-Sénégal.
La revanche du gringalet 
Toutefois, si Diack a terminé dans l’athlétisme, c’est peut-être aussi parce que le foot ne lui a pas beaucoup réussi. Même si Koya le présente comme “le meilleur footballeur de sa génération”, il n’en garde pas moins une anecdote qui renseigne davantage sur les limites du “grand joueur”. “Il était mince et petit. On ne voulait pas de lui dans notre équipe. Il était un gringalet.”
Les dirigeants de l’athlétisme parmi lesquels son grand frère Alioune Diack lui demandent alors d’aller se renforcer. C’est ainsi qu’il est envoyé au stade fédéral (actuel Iba Mar Diop). A son jeune âge, Lamine Diack a fréquenté l’école coranique du quartier. Le jeune timide entre à l’école primaire Faidherbe, puis le lycée Van Vollenhoven.
De là, il participe à l’Union des Associations Sportives Scolaires et Universitaires (UASSU). C’est la transition du foot vers l’athlétisme. C’est le début de la gloire. D’abord en tant qu’athlète, puis en tant que dirigeant et homme respecté.
A travers le monde, l’homme à la tête blanche a reçu une dizaine de distinctions. Grand officier de l’Etoile équatoriale au Gabon, Commander of Order of Good Hope, Afrique du Sud, Officiale di Grancroce en Italie, Officier de la médaille de la reconnaissance centrafricaine, Chevalier de la légion d’honneur de la République française, Médaille de l’ordre du Nil de la République arabe d’Égypte, Commandeur de l’ordre national du Lion du Sénégal, Médaille de premier degré Bernardo O’Higgins en Chili, Croix d’officier en Hongrie.
Autant de titres honorifiques obtenus grâce à de hautes fonctions exercées dans les instances sportives internationales.
Du temps où ses cheveux noirs traduisaient sa jeunesse et sa fraîcheur de sportif, le rachitique a su s’imposer pour devenir champion de France de saut en longueur en 1958. Diack était surtout en France pour poursuivre ses études. Koya croit savoir que son ami n’a pas voulu quitter le Sénégal, mais les études l’y ont obligé.
La fameuse 4+4+2
C’est ainsi qu’il est diplômé de l’école nationale des impôts de Paris en plus d’une licence en droit public. Ce qui fera de lui un inspecteur des impôts et domaines dans l’administration sénégalaise. Une fois de retour au pays, Diack retourne dans son centre d’origine, le Foyer France Sénégal. Il en devient l’entraîneur entre 1964 et 1969. D’aucuns affirment qu’il a marqué l’équipe de son empreinte, avec le fameux 4+4+2, un système de défense en ligne. Une méthode qu’il va appliquer plus tard en équipe nationale en tant que directeur technique national, de 1964 à 1968.
Dès lors, Lamine Diack ne s’arrêtera plus. Son prochain poste est la tête du commissariat général des sports. C’est là qu’il introduit ce qui a été appelé la loi Lamine Diack. Il s’agit de la décision de fusionner les différentes équipes pour en faire de grands clubs, forts. Ce qui a donné naissance au Jaraaf, à la Linguère de Saint-Louis, et au Mbossé de Kaolack.
Mais à l’heure du bilan, un interlocuteur fait constater que cette politique n’a pas bien réussi, même si on ne peut pas l’imputer à Diack. En dehors d’une finale, aucun club sénégalais n’a réussi à être parmi les premiers clubs en Afrique. De 1970 à 1973, il est secrétaire d’Etat auprès du premier ministre, chargé de la jeunesse et des sports.
Parallèlement, ce Lébou au teint noir foncé entame une carrière politique, aux côtés de Dr Samba Guèye et Adja Arame Diène. En fait, devenu célèbre et respecté, cet intellectuel dans le sport ne pouvait manquer de taper dans l’œil des Socialistes. Il est donc invité à descendre sur le terrain. Koya se souvient des réunions qui démarraient à 22 h pour se terminer à 2 h du matin. Ce qui a découragé ceux qui n’avaient pas une vocation réellement politique.
La guéguerre politique 
Son militantisme n’a pas été très prononcé. N’empêche, l’ancien PCA de la SONES aura occupé des postes de responsabilité dans le PS, notamment secrétaire général de la première coordination. C’est ce qui lui avait valu d’ailleurs d’être nommé président du conseil de la mairie en 1978, après Samba Guèye. Si l’on en croit Doudou Issa Niasse (décédé en octobre 2019), à l’époque, ce poste n’était pas très important, car le maire n’était pas responsable du budget.
Quoi qu’il en soit, sa place dans le parti et dans l’Etat a fini par déranger. Oumar Ba, un ancien journaliste du Soleil, pense même que cette histoire de détournement à la mairie dont il était accusé cachait une volonté de l’affaiblir, le mettre en mal avec Senghor. Ses adversaires finiront par triompher. Il sera débarqué de la mairie deux ans après, et ses relations avec Abdou Diouf ont été mauvaises par la suite. “Ce n’était pas avec Abdou Diouf. Ce sont plutôt les ténors politiques qui voulaient le bousculer en créant une tendance au sein de la coordination. Il a servi loyalement Abdou Diouf. Lamine n’a pas de problème”, affirme l’ex-doyen de l’Assemblée nationale.
Oumar Ba croit savoir même que c’était pour l’écarter du gouvernement qu’il a été envoyé au Parlement comme député en 1978. Il en deviendra tout de même le vice-président.
Il ne fallait pas attendre plus de lui. Car il est fait plus pour le sport que pour la politique. En 1993, il quitte l’Assemblée nationale. Mais son esprit est peut-être resté connecté au pouvoir. L’homme dont on dit qu’il aime bien le Président Macky Sall avait l’intention de se présenter à l’élection présidentielle de 2012. Il y renoncera finalement.
“fooma demaloon”
Sur le plan humain, Diack est décrit comme un homme disponible pour les gens et fidèle en amitié. Malgré le prestige international, il n’a jamais oublié ses amis d’enfance. Il est aussi un homme généreux. “À la veille de la tabaski, il a une liste d’amis et de parents. Il envoie l’argent du mouton à tout un chacun”, révèle un interlocuteur.
Pratiquant, Lamine Diack l’est aussi. Il prie beaucoup et égrène son chapelet, selon ses proches. Il a aussi un sens prononcé de la famille. Interpellé sur ce qu’il compte faire après son départ de l’IAAF, il répond : “Aller à la mosquée, lire le journal et m’occuper de mes petits-enfants.”
Taille moyenne, le visage rond, ridé par le poids de l’âge, il est aussi connu pour son franc-parler. Un franc-parler qui déroute parfois ceux qui n’y sont pas habitués. L’expression “fooma demaloon” (où est-ce que tu m’as représenté) lui est connue. Malgré ce franc-parler, Koya assure qu’il aime aussi chahuter. Mais il le fait à voix basse, avec son cercle d’amis.
Multi-casquettes
Faut-il en déduire que c’est un homme parfait ? Pas si vite. En effet, quand quelqu’un est son adversaire, indique-t-on, il le considère comme tel. Ainsi quand un membre du bureau de l’IAAF a voulu se présenter contre lui, Lamine lui a signifié qu’il avait la possibilité de le faire, mais s’il est battu, il ne pourrait plus rester dans le bureau. Un argument assez dissuasif pour que la personne renonce. Cette même source indique d’ailleurs qu’avec les adversaires, le courant ne passait pas souvent. Il en déduit que c’est peut-être parce qu’il n’aime pas être contredit.
Responsable politique et dans l’appareil d’Etat, Lamine Diack n’en continue pas moins son ascension sur le plan sportif. En 1979, il devient membre du Comité national olympique du Sénégal. Une instance dont il sera le président en 1985, avant de quitter son poste en 2002.
Sur le plan continental, il devient le président de la Fédération africaine d’athlétisme pour 30 ans (1973-2003). Entre-temps, en 1976, il a été élu vice-président de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF). “C’était à une époque où l’Afrique jouait un rôle important dans l’IAAF, et Lamine fédérait les voix du continent”, souligne un interlocuteur.
Ainsi, à la suite du décès de l’Italien Primo Nebiolo le 7 novembre 1999, il occupe la tête en tant qu’intérimaire. Il se présentera après l’intérim et est régulièrement réélu jusqu’à ce qu’il décide de quitter après son mandat en 2015. L’une des grandes réussites de Diack a été de faire passer “la règle un pays une voix”. Auparavant, indique-t-on, ce sont les membres du bureau du comité exécutif qui décidaient de tout”.
“Le Sénégal n’est pas le Togo” 
Mais voilà qu’une aire dysphonique vient gâcher la belle mélodie. Lamine Diack est mis en examen et risque 10 ans de prison pour des faits de corruption. Ceux qui le connaissent refusent de croire en cela. Pour eux, l’homme est trop intègre pour se livrer à certaines pratiques, surtout à son âge. “Si on n’avait pas dit ancien président de l’IAAF, j’aurais dit que c’est un autre Lamine. Il y a des accusations qu’on ne doit pas porter sur lui. Il ne ment pas, il est poli et tellement correct qu’il ne lève pas les yeux sur les gens”, déclare Koya sur un ton empreint d’émotion.
Un autre interlocuteur qui a requis l’anonymat pense la même chose. “Je vois mal Lamine aller récupérer des commissions.” Mais si les gens sont formels quant à sa probité, ils se montrent moins catégoriques dans l’hypothèse qu’il soit perdu par son fils. “Son problème, c’est son fils”, admet un interlocuteur. “Ça m’étonnerait qu’il soit au courant de malversations, et qu’il l’y encourage. Sans doute qu’il n’était pas au courant”, ajoute un autre.
Ajourd’hui qu’il est informé à travers son procès ouvert lundi 8 juin, il n’a pas hésité à affirmer que son fils Massata Diack s’est comporté en ‘’voyou’’ selon la presse.
N’est-ce pas Lamine Diack qui disait à l’ancien président que le Sénégal n’était pas le Togo ? Osons croire que sa gloire ne sera pas ternie par les agissements d’un ou de ses fils.
Nb : (Portrait publié en novembre 2015 dans le journal Enquête et légèrement modifié par l’auteur)
Loading...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *